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La journée taurine d'Honoré de Balzac

 Euh, la nuit plutôt ! 

J’ai conservé quelques éléments biographiques attestés, notamment l’écriture nocturne, le café, les corrections et le sommeil pris très tôt. Le reste est pure invention... taurine. Balzac est né le 20 mai 1799. 

Balzac dans sa robe de travail ! 



 Minuit : le Taureau s’éveille

Tandis que Paris ferme ses volets, Honoré de Balzac ouvre les yeux. Il a dormi quelques heures seulement. Son domestique vient de frapper à la porte. L’écrivain enfile son célèbre vêtement de travail (robe de chambre blanche), s’installe devant ses bougies et considère la page blanche avec la gravité d’un propriétaire examinant une terre qu’il compte labourer. Car le Taureau ne se contente pas d’avoir une idée. Il veut qu’elle produise quelque chose.
Balzac trempe sa plume dans l’encre. Une phrase paraît. Il la relit. Elle est convenable. Il la raye donc immédiatement.

Une heure : premier café

Le café arrive. Balzac le reçoit non comme une boisson, mais comme un collaborateur. Le café ne réclame aucun salaire, ne discute pas les corrections et ne demande jamais si le chapitre ne serait pas déjà assez long. L’écrivain boit une première tasse. Puis une autre.

La tradition lui attribue une consommation de café considérable, mais le chiffre souvent répété de cinquante tasses par jour relève probablement de l’exagération. Son rythme nocturne et son recours intensif au café sont toutefois bien documentés.

Le Taureau aime les plaisirs terrestres. Balzac, lui, transforme l’un de ces plaisirs en instrument de travail forcé.

Trois heures : les personnages réclament leur fortune

À mesure que la nuit avance, les personnages se pressent autour du bureau. Un banquier exige un hôtel particulier. Une veuve réclame un héritage. Un jeune ambitieux veut conquérir Paris avant le déjeuner.

Balzac leur distribue des maisons, des titres, des dettes et des espérances. Il connaît le prix des meubles, la valeur des terres et le montant des rentes. Même ses rêves tiennent une comptabilité.

C’est ici que le Taureau devient romancier. Il ne veut pas seulement imaginer le monde. Il veut en connaître le poids, l’étoffe et le prix.

Six heures : la phrase résiste

Une phrase refuse toujours de lui obéir. Balzac la déplace. Elle demeure médiocre. Il la raccourcit. Elle devient médiocre avec davantage de concision. Un écrivain Bélier aurait peut-être chargé l’obstacle. Un Gémeaux aurait trouvé une autre formulation. Un Sagittaire serait déjà parti vers le chapitre suivant. Le Taureau, lui, reste devant la phrase.Il la vaincra par épuisement.

Huit heures : repos du corps, poursuite de l’œuvre

Après de longues heures d’écriture nocturne, Balzac s’accorde une interruption. Certaines descriptions de sa routine mentionnent alors un bain chaud, après lequel il reprend les corrections et la correspondance. Son corps demande du repos. Son manuscrit demande des corrections. Le manuscrit obtient naturellement satisfaction.

Dix heures : le supplice des épreuves

Les épreuves de l’imprimeur arrivent. Elles repartent bientôt couvertes de signes, d’ajouts et de repentirs. Là où l’imprimeur voyait un texte presque achevé, Balzac découvre un territoire encore insuffisamment cultivé. Une ligne devient un paragraphe. Le paragraphe accueille un personnage. Le personnage exige une famille. Là famille entraîne un nouveau roman. L’imprimeur contemple les corrections et songe qu’il aurait dû choisir un métier moins aventureux.
Balzac, lui, est satisfait. La page commence enfin à ressembler à son idée.

Midi : les réalités matérielles

Le Taureau cherche ordinairement la sécurité. Balzac la cherche avec tant d’ardeur qu’elle semble constamment prendre la fuite. Les comptes attendent sur la table. Les dépenses se sont multipliées avec une fécondité remarquable. Les créanciers montrent une fidélité dont certains amis seraient incapables. Balzac examine ses dettes, puis choisit la solution la plus raisonnable à ses yeux : écrire davantage. Pour lui, chaque nouveau livre doit résoudre les difficultés causées par les précédents. La littérature devient à la fois le remède et la maladie.

Quatorze heures : bâtir un monde

Balzac rassemble ses notes. Il ne construit pas un simple récit, mais une société entière. Ses personnages reviennent d’un livre à l’autre, vieillissent, réussissent, se ruinent et se reconnaissent parfois dans les salons. Son grand projet, La Comédie humaine, réunit plus de quatre-vingt-dix œuvres reliées entre elles par des personnages récurrents et par l’ambition de représenter la société de son temps. Voilà peut-être le versant le plus taurin de son entreprise : faire durer, accumuler, donner une matière solide à l’imagination. Il ne veut pas seulement raconter Paris. Il veut le posséder feuille après feuille.

Seize heures : le monde extérieur ose intervenir

Quelques visiteurs sont reçus. Balzac parle de ses projets avec une assurance souveraine. Les romans encore inachevés semblent déjà publiés. Les fortunes espérées paraissent presque acquises. Les palais futurs sont décrits jusque dans leurs tentures. Le visiteur pourrait objecter que rien de tout cela n’existe encore. Ce serait mal connaître le Taureau. Lorsqu'il désire quelque chose avec assez de constance, il commence par le considérer comme une propriété retardataire.

Dix-huit heures : la retraite

La fatigue finit par imposer sa loi. Balzac abandonne son bureau, mais non ses personnages. Ceux-ci le suivent silencieusement jusqu’à sa chambre. Le banquier réclame toujours son hôtel. La veuve n’a pas reçu son héritage. Le jeune ambitieux n’a conquis que la moitié de Paris. L’écrivain se couche tôt afin de recommencer son travail au milieu de la nuit. Une source décrit notamment un coucher vers vingt heures, suivi d’un réveil à minuit pour huit heures d’écriture. Avant de fermer les yeux, il pense probablement à la phrase qui lui résistait au matin. Elle se croit sauvée jusqu’au lendemain. Elle se trompe.

Portrait astrologique

Dans cette évocation, le Taureau de Balzac ne représente pas la paresse, mais une formidable puissance de production. Il s’attache au monde matériel, aux fortunes, aux maisons, aux objets et aux positions sociales. Surtout, il poursuit son œuvre avec une obstination presque physique. Là où d’autres écrivains visitent leur univers, Balzac s’y établit, en dresse l’inventaire et demande aux personnages de payer leur loyer.

Conclusion

Ainsi s’achève la journée de Balzac, ou plutôt commence-t-elle, puisque cet écrivain nocturne travaillait lorsque le monde dormait. Son Soleil en Taureau ne suffit certes pas à expliquer son génie, mais il offre une belle clef symbolique : celle d’un homme qui voulut donner à l’imaginaire la densité de la matière. Chez lui, la plume labourait la page, le café nourrissait l’obstination et chaque roman ajoutait une pierre à l’immense demeure de La Comédie humaine.

😊