Accéder au contenu principal

Le drapeau noir du Spleen : Baudelaire et la Maison VIII

 L'expérience du Spleen à la lumière du thème natal du poète.

Parmi les quatre poèmes intitulés Spleen dans Les Fleurs du Mal, « Quand le ciel bas et lourd » est sans doute le plus célèbre. Baudelaire y décrit une expérience intérieure proche de l'hallucination, où le paysage extérieur se transforme progressivement en paysage mental. La pluie devient prison, l'espérance se change en chauve-souris captive, tandis que l'angoisse finit par planter son « drapeau noir » sur l'âme vaincue. Que nous apprend le thème natal du poète sur cette fascination pour le spleen, le morbide et la mort ?

Quand le ciel bas et lourd

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.




La Maison VIII de Baudelaire en Bélier présente un lourd stellium : Mars en domicile, Vénus conjoint Jupiter, Saturne conjoint Soleil (carré Lune). La mort semble une obsession. Quant à la IV (fin de vie) elle est en Sagittaire avec une conjonction Uranus/Neptune R en Capricorne carré Mars, ce qui n’augure rien de bon.  

   Baudelaire nous fait le compte-rendu d'une expérience hallucinatoire (Neptune) tellement terrifiante qu'il n'écrit jamais le syntagme « mort » mais utilise une isotopie qui y renvoie : « couvercle », « cachot », « corbillards » et « crâne ». Le Scorpion, signe mortifère, est intercepté en III mais Pluton est conjoint Mercure (en Poissons) et pratiquement conjoint Mars : il est évident que l’interception ne repose pas dans son inconscient mais se révèle pleinement à sa conscience ; on peut noter un parti pris du morbide et du macabre dans nombre de ces poèmes.

   En composant ses vers, Baudelaire se veut apollinien. Il organise logiquement son expérience selon une progression interne, en gardant la maîtrise (Mercure Vierge Maître de I). Cependant, la montée vers la crise nerveuse va exploser dans la quatrième strophe selon un caractère soudain, brutal et désordonné qui n'est pas sans rappeler l'énergie dionysiaque et plutonienne : il est victime d'hallucinations auditives : « les cloches tout à coup sautent avec furie. » Une explosion que le poète nous laisse pressentir dès la troisième strophe, par le jeu des hyperboles et de l'exagération, déformant sciemment les sensations réelles afin de les accorder à son paysage intérieur : « immenses traînées », « vaste prison », « peuple muet ». L’épisode passé, il se reprend après avoir livré combat et retrouve un semblant d'identité, même diminuée.

   Quelle est l'origine de l'hallucination ? Le monde extérieur influence Baudelaire : le mauvais temps de la journée a entraîné une forme aiguë et pathologique de spleen. Il enrichit alors son expression poétique de correspondances entre le décor d'une ville sous la pluie et son paysage intérieur. Il nous donne à voir « le ciel bas et lourd », « le jour noir plus triste que les nuits », « le cachot humide », « des plafonds pourris » (encore Pluton). Ce faisant, il recueille l'instant et le transforme en art.

Voir, regard : le corps est présent. Mais de quelle manière ? Baudelaire fait avant tout allusion à la tête, lieu du trouble : « esprit gémissant », « en se cognant la tête », « au fond de nos cerveaux », « âme », « crâne incliné ». Il sait que là réside son unité psychique : la déréliction, relève chez lui de la pathologie. N‘oublions pas que Mars est en analogie avec la tête et que la Lune Noire en Maison I ne l’aide guère à conserver son équilibre. Quant à Mercure en Poissons, il est sous la maîtrise de Neptune conjoint Uranus, conjonction carré Mars. Lutte, explosion, violence, perte de repères.       

La détente que ressent Baudelaire à l'issue de la crise n'est pas libération car « l'Angoisse » règne désormais sur son âme vaincue qui renonce à l'Idéal et au « ciel » avec une tristesse infinie et un grand accablement : elle abdique devant le Spleen. « L'Espoir » était celui de la vie éternelle mais « l'angoisse atroce […] plante son drapeau » comme un pirate victorieux. Il faut noter ici l'utilisation de majuscules : elles produisent du sens, même si l'on peut y voir des allégories emphatiques. 

 Baudelaire ne décrit pas ici la mort physique. Il montre plutôt la manière dont elle envahit peu à peu la conscience. Les corbillards circulent dans l'âme avant de parcourir les rues. Le génie du poète consiste à transformer cette expérience obscure en une architecture de vers d'une rigueur presque classique. Toute la grandeur de Baudelaire est là : faire de l'angoisse une œuvre d'art.

* * *