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Artémis (Nerval), un rendez-vous manqué avec la réalité

 Quand Gérard de Nerval suit une déesse à travers les signes du zodiaque et les labyrinthes du rêve.

Ce texte est un extrait d'un travail universitaire auquel j'ai ajouté(plus tard !) des notations astrologiques qui me paraissent évidentes.


Artémis

Artémis

La Treizième revient… C’est encor la première ;
Et c’est toujours la seule, ou c’est le seul moment ;
Car es-tu reine, ô toi ! la première ou dernière ?
Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ? …

Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;
Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :
C’est la mort, ou la morte… O délice ! ô tourment !
La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.

Sainte Napolitaine aux mains pleines de feu,
Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule :
As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ?

Roses blanches, tombez ! vous insultez nos dieux,
Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :
– La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !


Dans mon texte, on peut distinguer 4 lignes de force :

1/Artémis et le principe lunaire
2/La Treizième et la Lune
3/Diane-Hécate : la face cachée de la Lune
4/Nerval, un écrivain très neptunien ?  (Oui ! Neptune à l'ascendant). Nerval ici. 

Pour un astrologue, Artémis n'est pas seulement une déesse. Elle est l'une des grandes figures du principe lunaire. La Lune représente la mémoire, l'imaginaire, les rêves, les souvenirs qui reviennent sans cesse comme les marées. Or tout le poème de Nerval semble construit sur ce mouvement circulaire : rien ne disparaît vraiment, tout revient sous une autre forme. La femme aimée n'est jamais perdue ; elle change simplement de visage.

 ... D’emblée, le lecteur est confronté à l’hermétisme des nombres, « la première », « la dernière » et « la Treizième » qui pourrait évoquer le titre initial du poème, « Le Ballet des Heures » : d’après la mythologie gréco-latine chère à Nerval, ces « Heures » dansant autour d’Artémis sous la direction du Dieu Pan, assimilées aux saisons, seraient filles de Zeus et de Thémis et auraient pour mission de veiller sur les champs des hommes.

 

Pourquoi « la Treizième » ? Parce qu'une année solaire compte douze mois mais que la Lune accomplit environ treize révolutions complètes durant la même période. Depuis l'Antiquité, le nombre treize est lié aux rythmes lunaires, aux passages de seuil, aux initiations et aux métamorphoses. Chez Nerval, la Treizième n'est peut-être pas une femme : elle pourrait être la treizième porte, celle qui permet d'entrer dans l'invisible.


Ainsi, la succession des saisons comme celle des phases de la Lune-Séléné-Artémis-Diane chasseresse, mythe lunaire lié à la réalisation spirituelle, scande le rythme de la vie, marque les étapes d’un cycle de développement : naissance, formation, maturité et déclin, annonçant le mythe de l’éternel retour et du perpétuel recommencement : à l’horloge du cosmos, les heures sont des années.  

 

Cette conception circulaire du temps appartient également au symbolisme lunaire. En astrologie, la Lune conserve la mémoire des expériences passées et ramène sans cesse vers ce qui n'est pas totalement achevé. Le retour perpétuel, si caractéristique de l'univers nervalien, évoque ainsi le mouvement des phases lunaires où chaque disparition prépare une renaissance.

 

   Si le nombre 13 est censé porter malheur selon la superstition populaire, il correspond aussi au passage entre le 12 et le 1, zone de transition, étape importante, voire cruciale, à franchir – notons la majuscule -, avant que le cycle du temps ne reprenne, le temps évoqué par « le seul moment ».

 

L'astrologue sera tenté d'aller plus loin. Douze mois rythment l'année solaire, mais la Lune accomplit environ treize révolutions complètes pendant ce même intervalle de temps. La Treizième pourrait ainsi apparaître comme une figure lunaire, gardienne d'un seuil entre deux cycles. Chez Nerval, le treize n'évoque pas seulement une transition temporelle ; il semble désigner une porte ouverte sur l'invisible.

 

Cette notion de frontière ouvre à une méditation sur le passage entre le monde des vivants et celui des morts. Il pourrait donc s’agir d’un temps cyclique où passé et présent se confondent, un temps immuable qui toujours recommence. Nerval croit aux vies antérieures, comme en témoigne son poème « Fantaisie » où il évoque cette « blonde aux yeux noirs » - son idéal de la beauté féminine – « Que dans une autre existence, peut-être, / J’ai déjà vue – et dont je me souviens ! »

 

   Dans le chapitre III de Sylvie, une pendule, posée sur un socle représentant « la Diane historique accoudée sur son cerf », est arrêtée : le temps aussi.


   Cette croyance en la métempsychose est corroborée chez lui par un sentiment perpétuel de dédoublement – des autres et de lui-même - et de la porosité des époques entre elles. Dans Les Illuminés, Nerval cite Joseph de Maistre : « L’homme n’est pas fait pour le Temps, car c’est quelque chose de forcé qui ne demande qu’à finir. D’ailleurs, dans le songe l’on n’a pas idée du temps. »

 

      Le temps s’incarne alors dans une figure féminine éternelle à l’identité mystérieuse - car « c’est toujours la seule » -, ou plutôt aux identités multiples. Nerval nous oriente certes vers Artémis dans le titre mais son nom n’est plus jamais évoqué dans le poème. Cette absence ou cette présence en creux, est lourde d’une signification qui demande de revenir sur la légende ancienne...

 

[...]

 

   La révolte est flagrante dans le dernier tercet. C’est une image de morte qui est adorée, la « sainte de l’abîme », qu’il préfère aux « fantômes blancs de votre ciel qui brûle ! »

 

   Attardons-nous d’abord sur la couleur blanche.


Cette blancheur n'est pas sans rappeler l'éclat lunaire associé depuis l'Antiquité à Artémis-Diane. Dans la symbolique astrologique, la Lune est liée à la féminité, à la gestation, aux états intermédiaires et aux métamorphoses de l'âme. Le blanc lunaire représente moins une perfection accomplie qu'un devenir, une promesse encore en attente de réalisation.

 

Le blanc est l’absence ou la somme des couleurs, le départ ou la fin de la vie diurne et du monde manifesté, l’aboutissement de la vie, donc la mort, un moment transitoire à la charnière du visible et de l’invisible. Il s’agit d’une valeur limite, une couleur de passage rituelle dans les Mystères antiques, reprise dans l’iconographie chrétienne. Dans la pensée symbolique, la mort précède la vie et toute naissance est une renaissance. Primitivement, le blanc est la couleur de la mort et du deuil – c’est encore le cas en Orient – et le reste longtemps en Europe à la cour des rois de France. Le blanc livide néfaste s’oppose au rouge de la vie. C’est la couleur du linceul, des spectres et apparitions, des revenants et des « fantômes » : rappelons l’absence de couleur du nain Aubéron, l’Alberich des Nibelungen, le roi des Elfes. 

 

   Mais c’est aussi la couleur de la pureté, de la virginité, que l’on peut considérer à l’origine neutre et passive car rien n’est encore accompli : blancheur du lait (image maternelle), du lys, du lotus oriental. Le blanc devient ainsi le symbole du devenir et de l’éveil, des promesses et des virtualités. On songe à la couleur de la Lune, dont la rondeur féconde et la plénitude, (encore une image maternelle), est prometteuse de l’aurore et de la lumière solaire, diurne et positive. Artémis disparaîtra et L’Esprit s’éveillera.

 

   Mais il semble ici que le poème se fragmente, se morcelle, se disjoint, et opère un tournant majeur : le poète rejette désormais cette blancheur virginale, image magnifiée d’une femme sanctifiée, et lui préfère « la sainte de l’abîme », sombre oxymore qui permet de dépasser les contradictions. L’abîme, autrement dit la tombe, le gouffre ou le tombeau, vie post mortem... ou vie prénatale selon son hypothèse ? Le poète préfère la « Sainte » de l’Enfer, allusion à la Diane ou Artémis Hécate, autre facette de Diane Séléné, la Morte, devenue déesse de l’au-delà, comme Nerval le rappelle dans son commentaire du dénouement de l’Hippolyte d’Euripide : la déesse des morts préside aux apparitions des fantômes, sortilèges, terreurs nocturnes et spectres. Son pouvoir s’exerce la nuit.

 

L'astrologue reconnaît ici le troisième visage de la déesse. À la Diane lumineuse répond l'Hécate nocturne. Les traditions anciennes associaient ces figures aux différentes manifestations du principe lunaire : jeune vierge, déesse céleste et souveraine du monde souterrain. Nerval semble parcourir ce chemin initiatique de la lumière vers l'ombre, non pour s'y perdre, mais pour y trouver une vérité plus profonde.

 

   Selon les Anciens, l’entrée des Enfers se trouve à Naples, où vécut Sainte-Rosalie : ainsi se tresse le fil ininterrompu de ses amours malheureuses. Car, il faut bien le souligner, la femme aimée est absente, Orphée s’étant parjuré. Les amours nervaliens sont créés de toutes pièces mais la Descente aux Enfers est une initiation nécessaire, une purification, comme pour Orphée à la recherche d’Eurydice afin que l’homme Nerval transcende sa condition humaine, et que le poète en lui parvienne à transfigurer la lucidité et la logique, propres à ce moment d’égarement, en création poétique. Baudelaire, l’un des rares à prendre Nerval au sérieux, parle de « l’imagination créatrice », la « reine des facultés » à propos de Poe. Ne pourrait-on appliquer la formule de « transfiguration mystique de la réalité » à propos de Nerval ? Et ne serait-ce pas la même chose ? »

 

Au-delà de l'érudition mythologique et des références religieuses qui traversent Artémis, ce poème semble obéir à une logique profondément lunaire. La figure féminine y change constamment de visage, comme la Lune elle-même : vierge chasseresse, amante perdue, morte adorée, déesse des profondeurs. Chez Nerval, rien n'est définitivement perdu ; tout disparaît pour renaître sous une autre forme. Les frontières entre le passé et le présent, entre la vie et la mort, entre le rêve et la réalité deviennent perméables.

 

Conclusion 

L'astrologue reconnaît volontiers dans cette vision du monde l'un des grands enseignements du symbole lunaire : le temps n'est pas une ligne, mais un cercle. La Treizième est peut-être celle qui se tient à la charnière des cycles, gardienne du passage entre ce qui s'achève et ce qui recommence. Ainsi, sous les traits d'Artémis, de Séléné ou d'Hécate, Nerval nous invite moins à résoudre une énigme qu'à accepter le mystère des métamorphoses de l'âme.


Et peut-être est-ce là le véritable secret du poème : dans la nuit de la conscience, la Lune éclaire moins le chemin qu'elle n'apprend à aimer l'obscurité.

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